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  • Coup de poker ?

     

    Naissance, donc, à Ryad d’une grande « coalition islamique antiterroriste » : dénomination qui a le mérite de la clarté mais qui ne peut manquer de susciter certaines interrogations, tant la situation est embrouillée. Trente-quatre pays musulmans réputés sunnites - ce point est important - parmi lesquels des poids-lourds régionaux comme la Turquie et l’Egypte seraient donc d’accord pour « combattre le terrorisme militairement et idéologiquement ». Il est toujours possible qu’à moyen terme cette coalition finisse par engager réellement des troupes au sol contre l’Etat islamique. Cela pourrait d’ailleurs constituer, au moins dans un premier temps, une aubaine pour des pays « occidentaux » dont l’engagement, fondé pour l’essentiel sur des frappes aériennes, montre ses limites. 

    Ce qui est sûr, c’est que la manoeuvre séoudienne répond à un triple objectif au plan international. D’abord se dédouaner de la légitime suspicion qui pèse sur les relations troubles qu’entretiennent le wahhabisme séoudien et la mouvance salafiste jihadiste : si l’Etat séoudien lui-même n’est pas directement partie prenante, ce sont bien une école de pensée et des financements venus du royaume qui sont en cause. Ensuite réaffirmer ses propres prétentions à la conduite de l’ « Umma » (ensemble de la communauté musulmane) que lui conteste de fait l’instauration du califat d’Abou Bakr Al-Baghdadi. Enfin, affaiblir le parti chiite conduit par l’ennemi irréductible, l’Iran, pour l’instant en pointe contre l’Etat islamique : Ryad cherche donc à instrumentaliser la lutte contre l’E.I. pour mieux contourner le croissant chiite. 

    Cependant, en voulant sortir de l’ambiguïté, se poser en chef de file de l’islam sunnite et s’impliquer davantage au niveau régional, le gouvernement séoudien pourrait bien, sur le plan intérieur, bouleverser l’équilibre fondateur du régime entre wahhabisme et famille royale. Jusqu’où pourrait-il aller dans cette voie ? Qui peut dire jusqu’où se propagerait l’onde de choc que provoquerait une déstabilisation de la monarchie ? L’Arabie Séoudite ferait ainsi courir à tous le risque d’un embrasement général du Proche-Orient dont les conflits localisés (Syrie-Irak et Yemen) n’auraient été que les prémices. 

    Pour les béats (France Inter, encore et toujours) cet engagement séoudien, « sortant d’un silence qui finissait par passer pour une connivence », est la preuve que l’islam n’a rien à voir avec le terrorisme, les soldats de l’E.I. devenant de facto des « hérétiques » (sic). On nous permettra d’être sceptique, d’accord en cela, une fois n’est pas coutume, avec la plupart des commentateurs - « coup de pub », « coup de com »,   « jeu de dupes », etc. On attend de connaître la position du gouvernement. On se rappelle les propos de M. Valls sur le Qatar et l’Arabie Séoudite, peu après les attentats de novembre (« Je n'ai pas de raison de douter de l'engagement de ces deux gouvernements »). On ose espérer qu’au delà d’une déclaration de circonstance, M. Valls n’est pas assez naïf pour ne pas douter et que la politique proche-orientale de la France ne reposera pas sur un acte de foi. 

     

  • Les choses au clair

     

    Les élections régionales auront obligé la plupart des maîtres à penser, notamment dans les médias, à monter au front. Dans ce domaine, la palme revient incontestablement à notre chaîne radiophonique nationale, France Inter pour la nommer, dont la quasi totalité des journalistes, présentateurs et intervenants - jusqu’aux prétendus humoristes - auront entre les deux tours fait circuler la rhubarbe et le séné. On se contentera ici de l’essentiel, ce fameux « sept-neuf » (presque six millions d’auditeurs !) avec en maître de cérémonie M. Cohen. On a le privilège d’y entendre officier du lundi au vendredi les deux Grands Prêtres, MM. Legrand et Guetta : celui-ci pour l’Extérieur (« Géopolitique »), celui-là pour l’Intérieur (« L’édito politique »). Tous deux cultivés et intelligents, parfois brillants, mais qui restent des militants politiques utilisant l’antenne pour distiller leur idéologie et leurs utopies gauchardes. 

    Il fallait donc pour chacun des deux apporter sa pierre au concert de critiques en tout genre qui ont été formulées contre le Front National. M. Legrand a donc choisi de dénoncer « la plaie identitaire », bel exemple d’incohérence intellectuelle pour celui qui, après les attentats de janvier et de novembre, ne s’est pas privé de proclamer que les victimes avaient été choisies pour ce qu’elles étaient et représentaient. Mais, s’il admet une identité de la France, c’est « l’identité choisie d’une somme d’individus solidaires et libres ». Pour lui, « la Nation n’est que le cadre politique, historique et géographique d’une communauté qui a décidé de s’organiser autour d’une langue, de règles, de valeurs ». On ne saurait pousser plus loin les dérives d’une approche uniquement existentialiste qui nie les évidences les plus élémentaires et ne s’appuie au fond que sur le bon vouloir de chacun. M. Legrand est le digne héritier des utopistes et des aristocrates dévoyés du XVIIIe siècle : « sa » France est celle des bobos hors sol qui n’ont que mépris pour le pays réel.

    Guetta, quant à lui, a choisi de transposer la situation française au niveau européen : « Ily a désormais, d’un côté, [l]es nouvelles forces d’extrême-droite et, de l’autre, les gauches et les droites » : comme L.R. et P.S. en France, droites et gauches européennes ont en commun l’essentiel, à savoir une approche favorable, malgré quelques nuances, de l’Union européenne, de l’immigration et de la mondialisation, ce qui les différencie de ceux qui se complaisent dans la « négation de la réalité ». Beau tour de passe-passe intellectuel. Est-ce nier la réalité que de constater la nocivité de l’Union partout où elle s’est substituée aux Etats, de rejeter une immigration débridée et agressive, de vouloir se protéger des méfaits d’une mondialisation dévastatrice ? M. Guetta n’envisage au niveau européen d’autre recours que l’union des gauches et des droites dans des « majorités de compromis » : retour à la case magouille. Paradoxe : le même Guetta brosse un tableau sans complaisance d’un « monde en état de panique » : Russie, Turquie, Proche-Orient, Inde, Catalogne, Ecosse, etc., partout communautés, peuples et nations exaltent leur identité et leurs spécificités. Et c’est dans ce contexte que nous devrions baisser la garde ? 

    On le savait, mais il n’est pas mauvais de le répéter : existe toujours ce parti de l’étranger, « Anti-France » de fait, où se retrouvent tous ceux qui nous dénient le droit à une identité historique plus que millénaire et qui souhaitent que la France se dissolve dans un Euroland quelconque. Merci à MM. Legrand et Guetta d’avoir, une fois de plus, su mettre les choses au clair. 

  • L’allié toxique

     

    Voici donc l’Union européenne - donc la France - liée par un accord rien de moins que léonin avec la Turquie de M. Erdogan. Incapable de se protéger elle-même, l’Union sous-traite en effet la surveillance des migrants en provenance de Syrie. Coût de l’opération, sans garantie de réussite : trois milliards d’euros et relance du processus d’adhésion de la Turquie à l’U.E. Passons sur cette adhésion à laquelle plus personne ne semble croire vraiment et qui manifestement n’est rappelée que pour complaire à un pouvoir turc dont elle sert grandement la communication intérieure. Restent ces trois milliards, somme bien importante tout de même pour obtenir d’un prétendu « allié » de l’OTAN qu’il veuille bien respecter les conventions internationales (comme la France le fait à Calais) et dont M. Giuliani, président de la Fondation Robert-Schuman, fait remarquer qu’elle s’ajoute au milliard annuel versé au titre d’aide à la pré-adhésion. 

    Concernant notre pays, il faut bien voir dans cet épisode la manifestation d’une diplomatie tantôt erratique tantôt idéologique, bref impuissante. Certes, il n’aurait fallu participer à rien de ce qui a contribué à plonger dans le chaos le monde arabo-musulman, région déjà fortement traumatisée par la création de l’Etat d’Israël en 1948 : ni se battre contre Saddam Hussein en 1991, ni faire tomber le régime de Kadhafi en 2011, etc. Un certain interventionnisme, qui peut nous paraître légitime dans le « pré carré » africain, tourne vite au fiasco dans cette région si compliquée. Et MM. Onfray et de Benoist peuvent à juste titre se retrouver, chacun a sa façon, dans la formulation lapidaire de M. Jamet : « nous ne pouvons faire la guerre au loin et avoir la paix chez nous ».  

    Cependant, malgré les répercussions trop prévisibles sur le territoire national,il paraît désormais difficile de ne rien faire contre l’Etat islamique. Mais il semble quelque peu incohérent de se rapprocher un peu plus d’une Turquie dont le pouvoir baigne dans l’idéologie des Frères musulmans et dont l’intérêt est, plutôt que d’y remédier, de profiter de la situation qui prévaut en Syrie. On ne saurait bien sûr reprocher à la Turquie de M. Erdogan sa nostalgie ottomane et son auto-promotion régionale : la Turquie joue son jeu, et c’est bien naturel. On peut en revanche s’étonner de la naïveté des Européens, des Français en l’occurrence, à l’égard de celui qu’on nous a successivement présenté comme un « islamo-conservateur » puis comme un « islamiste modéré ». Il faut comprendre que ce qui obsède le pouvoir nationaliste d’Ankara, c’est le problème kurde. Cela seul suffit à expliquer sa stratégie dans un conflit syrien qui constitue pour lui une belle opportunité, l’Etat islamique étant pour l’instant un allié objectif avec lequel il collabore sans vergogne dans le domaine pétrolier et auquel il est fortement suspecté de faire passer des armes sous couvert d’aide humanitaire. 

    « La Turquie est un allié incontournable et en même temps c’est un allié toxique » (M. Servent, France 5). Incontournable sans doute du fait que la France reste inféodée à l’OTAN; toxique certainement du fait que la Turquie sait ce qu’elle veut contrairement à nous.